Radio H ➎

  • ➎ L’EGYPTIENNE DU MOLINO okmatahari

    En 1992  le Bachibouzouk band et moi même avons été inviter à nous produire en concert sur une grande place à Barcelone, dans le cadre de la programmation culturelle des jeux Olympiques d’été.

    Notre guide officiel s’appelle Mingus, comme Charles, c’est un catalan très sympathique et très petit, avec une superbe barbichette (ce qui révèle fatalement une énergie sexuelle particulière et mystérieuse), des lunettes rondes de petit Trotsky sauvage, un savoir vivant et astronomique de toute musique aristocratique ainsi qu’une merveilleuse connaissance et amour des bas-fonds de Barcelone. 1992, c’est l’année de la mort de l’ancienne Barcelone et de sa renaissance en une grande ville propre, décente, familiale, piétonnière, touristique, onéreuse, un parc d’attraction urbain sécurisé, identique à toutes les autres grandes villes européennes. Sous l’œil omniprésent, amical et maternel des caméras de surveillance, pardon des caméras de protection. C’est un grand labeur que de dévitaliser une ville telle que Barcelone ou Paris et, à cette époque, il restait encore quelques merveilles préhistoriques, quelques îles non engloutis par la montée des Grandes Eaux de la Normalité Excessive. C’est Mingus qui a invité le Bachibouzouk Band et moi même à se produire en plein air pour célébrer l’excitante et saine guerre des athlètes des Jeux Olympiques de Barcelone

    Mingus nous prends à part, il jubile, ses yeux lancent des éclairs étranges , il déclare nous démontrer la supériorité de la vie nocturne Barcelonaise sur celle de Paris. En effet, ce soir Mingus nous emmène à El Molino, le dernier grand Music Hall populaire de Catalogne.

    J’ai une théorie sur El Molino. El Molino a une fonction sociale de première importance, c’est de permettre aux gros paysans catalans d’assumer momentanément leur immense homosexualité naturelle quoique souterraine. Le public du Molino est constitué uniquement de paysans gras, avec bedaines de sport, vrais moustaches lustrées, sandwichs épais à portée de paluches, litre de vins aigres, saucissons réglementaires, sacs de voyage usés, bonne humeur splendide, une envie dionysiaque de s’en foutre plein la panse. Les artistes d’El Molino sont exclusivement des travestis : toute la gamme des travelos de la création, le spectre large de la Tantouze Magnifique, de la plus sexy et troublante au grand type chelou attiché en femelle. D’ou ma théorie. Entre les chansons et les numéros ça n’est que salves continues de blagues obscènes par les animateurs animatrices déchainés, de clins d’œil ambigus, d’allumage en règle, de préparation à une partouze géante et la salle ne cesse de s’esclaffer, des tsunamis de rires rauques (espagnols) tapant furieusement contre les bords de la scène. Tous ces paysans magnifiques, montés à la ville décadente, ne songent en secret qu’à s’enculer, se branler, se sucer les moustaches, mais ils ont des femmes, des enfants, un travail, il y a l’église, alors on ne peut pas faire tout ce qu’on rêve de faire ! Dieu dans sa Bonté Absolue, dans son Sens de l’Equilibre, dans sa Compassion Sexuelle a donc crée El Molino. Une solution imparfaite mais une solution. Tous les comédiens, tous les artistes, tous les danseurs, ce soir,  sont des travestis, tous, sauf une, l’Egyptienne du Molino.

       Nous sommes montés directement au troisième balcon, il y a de la place. En bas c’est ivresse et cacophonie et on aime rester entre soi. Là haut c’est quasi désert, il y a de l’espace pour la réflexion, pour la distance. On regarde ce spectacle invraisemblable, c’est très loin de Madona, de Lady Gaga, c’est plutôt Mireille Mathieu sous acide. El Molino c’est Horror Picture Show sans budget, sans réalisateur avec des acteurs non professionnels qui sortent de prison (c’est à l’atelier théâtre et sous les douches qu’ils ont compris qu’ils étaient de l’autre sexe). Ça c’est pour les références artistiques. Je me demande d’ou vient la musique  du spectacle ? Ce n’est pas une bande enregistrée mais on ne voit pas les musiciens et le plateau n’est pas immense. J’ai la résolution du mystère à l’entracte. Une petite trappe s’ouvre au milieu de la scène et huit gros musiciens en sueur, hagards, s’en extirpent laborieusement. Les pauvres sont enfermés dans une cave minuscule, sans aération et peut être, j’espère, sans lumière.  Après avoir bu quelques bières fades et nourrit leur poumons de mauvaises cigarettes de contrebande, les musiciens retournent dans la caverne infernale. Le show reprend, des chansons pleines de sous-entendus, des rumbas, des fox trots, des sévillanes s’enchaînent (ce n’est pas un festival électro branché, on reste sur les valeurs connues, le directeur musical est mort du sida au début des années quatre-vingt et le public ne comprendrai pas). Quand soudain, merveille, rêve insolent, apparaît une créature sublime, , une femme, une vraie femme, enfin j’en suis presque certain… l’Egyptienne du Molino ! C’est Mingus qui nous dit qu’elle est Egyptienne. Elle est brune, grande, élancée, beaucoup plus belle qu’une australienne du Crazy Horse. Sa voix est une caresse de velours qui parle de miel, d’oiseaux, de gazelle sauvage. Elle chante des chansons fraîches qui, sûrement, évoquent le sexe des ananas et des mangues. Elle sourit tout le temps, elle nous regarde dans les yeux, elle nous subjugue. Les paysans quand ils l’entendent se rappellent soudain qu’ils sont bisexuels, et que parfois ils prennent du plaisir à enfourcher leurs femmes, du moins quand elles ont enfilés leurs déguisements de pompiers ou de policiers.

        Brad Scott, mon ami irlando anglais comme son nom l’indique, un contrebassiste inspiré et génial du Bachi-bouzouk Band, une vraie grande gueule extravagante, punk for ever, est tombé amoureux de l’Egyptienne du Molino. Il la kiffe. Il voudrait arrêter la musique et devenir le patron d’un petit cabaret. L’Egyptienne serait sa femme, ils chanteraient ensemble, l’Egyptienne dirigerait une petite troupe de femelles chaleureuses, leurs enfants feraient des claquettes dans le show. Brad a toujours été expert en Mr Loyal, en présentateur impertinent, il a la voix, la carrure, un sens dément de l’improvisation et il a trop vu Meurtre d’un Bookmaker chinois de Cassavetes. Il est déjà Cosmo Vitelli mais il lui manque la femme. Et voilà ce qui arrive : on est tout seul Brad et moi au troisième balcon, les autres sont redescendus, tout  un coup l’Egyptienne du Molino apparaît, elle s’assoit à quelques fauteuils de nous et allume une cigarette, c’est bientôt la fin du spectacle. Elle a un peignoir en soie qui laisse passer ses grandes jambes nues, elle a attaché ses cheveux, elle nous regarde et un sourire de lumière illumine son visage. Brad réplique par un sourire cacophonique, une tentative étrange de sourire puis il fait semblant de regarder la dernière parade , avec plumes d’Amazonie, cornes de brume et bas troués. Brad se demande s’il peut parler le langage Déesse, s’il peut s’approcher, lui donner négligemment sa carte de milliardaire et l’inviter au plus chic restaurant de Barcelone ; s’il était Marlon Brando il n’y aurait rien à dire, il lui prendrait la main, ils s’embrasseraient et on en parlerait plus, mais il n’est pas Marlon Brando dans cette vie. Dans la prochaine c’est probable mais dans celle là il est Brad Scott, ce qui est également fabuleux mais moins efficace. Il pourrait se glisser près d’elle et regardant la scène lui murmurer : «  c’est beau un océan de travelos  la nuit». Mais ça ne la ferait pas rire. La seule option, le seul choix c’est de ne rien faire, rester immobile, fixer le vide, attendre que le temps disparaisse, se dissoudre dans le fauteuil. L’Egyptienne nous sourit encore, on lui sourit aussi. Elle a finit sa cigarette, elle se lève, elle part. Elle nous a beaucoup donné, elle nous a tout donné, le monde des possibles, le mystère, son évanescence tranquille. On redescend dans le bruit, jetés dans la rue comme des vagabonds malheureux expulsés d’un parking chauffé. Barcelone s’efface, Barcelone n’existe plus, Barcelone n’est peut être qu’un hologramme instable, un songe magnifique mais déséquilibré, fatalement destiné à disparaître.

       La tournée continue, d’autres aventures, d’autres rencontres… J’ai su qu’El Molino avait fermé. Du coup, quelques années après j’ai écrit une chanson, l’Egyptienne du Molino, je vous la livre :

    Dans un vieux music-hall
    El Molino
    Les danseuses sont des travelos
    Sauf une, l’Egyptienne du Molino

    Elle est presque nue
    Seule une étoile sur son sexe
    Quand elle danse
    Ses cuisses étincellent
    L’Egyptienne du Molino

    A Barcelona
    Il y a une femme pour toi

    Les musiciens sont invisibles
    Ils sont sous la scène
    Le public s’esclaffe
    Aux blagues obscènes
    Mais toi, tu ne vois
    Que ta Vénus égyptienne
    Sa grande bouche écarlate
    Et ses yeux d’angora

    A Barcelona
    Il y a une femme pour toi

    L’Egyptienne du Molino
    Est montée au troisième balcon
    Elle fume une cigarette
    Et regarde la dernière chanson
    Toi tu es seul
    À côté d’elle
    Elle t’a vu, mais tu n’oses pas
    Elle est bien trop belle pour toi
    Elle te caresse d’un sourire
    C’est trop tard, elle est partie

    À Barcelona
    Il y avait une femme pour toi

  • ➎ Arthur, le nègre 0aa0741d02d812f100638542b0204ab7

    Enfant, j’ai entendu quelqu’un dire que les nègres étaient des gens qui vivaient le long du fleuve Niger, et cela m’avait tant touché que souvent, la nuit, je filais là-bas. Il n’était pas question de race, ni de couleur, mais d’un lieu où l’on pouvait se rendre, en suivant le fil rouge de la nuit. Je dis cela parce qu’après t’avoir entendu, Arthur, je suis retourné là-bas où je t’ai retrouvé.

    Le chemin, pour y aller, n’est pas fait de terre mais de chants, un long ruban de chants, rugueux, longtemps macérés dans l’eau de vie et le sang gâté. J’y ai retrouvé des gens venant de partout, et de tous les temps.
    Ils y étaient par choix.
    Édouard Glissant, les pieds dans l’eau, conversant, avec Aimé Césaire. James Noël pêchant des écrevisses, juste à la courbe du fleuve, et ce nègre courant, dans la brousse avec un molosse à ses trousses ne peut être que Chamoiseau, et tant d’autres, même Queneau, et Vian, et cette voix qui nous vient du fond de la bananeraie, langoureuse et élégante, comme un hamac l’aurait fait s’il savait chanter, parfois grave et sèche comme une lampée de rhum, pour s’éteindre doucement afin de faire corps avec la nuit : c’est celle d’un jeune homme du nom d’Arthur H.
    Il a trouvé la route qui mène au fleuve, simplement en murmurant des poèmes ramassés ça et là, et qu’il nous chantera avec son vieux complice Nicolas Repac. Soudain, Aimé Césaire s’est retourné pour lui demander de rejoindre le petit groupe de poètes nègres morts. Quand l’aube s’est agitée et qu’il fallait revenir à la surface du jour, Arthur a voulu y rester et depuis je suis sans nouvelles de lui.

    Dany Laferrière

  • ➎ James Noel James-Noël-FrancescoGattoni

    Charade, Mon premier c’est James.

    James pour moi ça sonne aristocrate, anglais évidemment, roux of course, moustache of course, installé dans un vieux fauteuil en cuir dans un vieux private club de Londres, en train de lire un vieux livre pornographique victorien, la bouteille de gin, ou la du très bon gin, à moitié vide devant lui, hello James How do you do ? Mais james ne répond pas, les yeux mi clos, il rêve… ca c’est James

    Mon deuxième c’est Noel. Cri de joie dans la paille, petit enfant juif qui naît dans un pays occupé, qui apporte le culte de l’amour, l’insoumission, dynamite spirituelle. Noel c’est des batailles de boules de neige de minuit par des enfants sauvages de Finlande, des babouchka russes qui marchent près d’une rivière gelée en chantant doucement des berceuses sous la Lune froide de décembre, ça c’est Noel !

    Mon tout est James Noel, un poète qui habite dans un avion, un pyromane adolescent, un cheval de feu, un poète qui rassemble les autre poètes, ses frères d’Haiti, dans une belle anthologie de la poésie haitienne contemporaine qui vient de sortir, c’est Legba le dieu vaudou des croisements, des passages, des rencontres qui nous fait une surprise en nous amenant dans l’appartement de Boris Vian, chez Boris, notre grand ancêtre notre frère d’âme à James et moi. James débarque tout juste d’Haiti, il est en plein décalage poétique.


     

    Haïti sur rêve. Dans la nuit,  je sors prendre l’air devant ce petit restaurant des hauteurs de Port au Prince ou l’on mange et boit avec tous les amis poètes. C’est les prémisses du carnaval, pile deux ans après le grand tremblement de terre. Arrive de loin, avec une lenteur impossible, une procession  sonore de début du monde, un groupe hétéroclite, femmes, vieillards, adolescents, hommes, tous ayant abusés depuis de longues heures de substances variées, légales ou illicites mais en grande quantité. Ailleurs, ils sont ailleurs. Ca se voit dans leurs yeux. Dans leur regard résonne une autre dimension. C’est aussi la dimension artistique, celle ou l’on se régénère, celle ou le peuple haïtien devient un peuple créateur. Ils passent devant moi au ralenti, m’entourent puis m’abandonnent. La musique est aussi douce que sauvage, aussi simple que sophistiquée, elle n’a jamais commencée et ne finira jamais. C’est un des plus beaux moments musicaux de ma vie.


    Crédit photo : © Francesco Gattoni

  • ➎ Radio H – Sommaire RadioHHH

    L’Egyptienne du Molino

    Cette semaine dans radio H l’histoire véridique de l’Egyptienne du Molino. En 1992, lors des jeux olympiques, Arthur et le Bachibouzouk band explorent un des derniers Music Hall populaires de Barcelone : El Molino.

    Une rencontre, dans le bel appartement de Boris Vian, avec James Noël, un poète haïtien, qui vient de sortir une magnifique anthologie contemporaine de poésie haïtienne. Arthur et James parlent enfance, créole et écriture.

    Une consultation politique du Docteur Love qui, décidément, commence sérieusement à perdre la main. Et pour finir un beau poème de Didier Mercier.