➌ L’ASTROPHYSICIEN DÉSÉQUILIBRÉ

Le premier homme fût l’astrophysicien déséquilibré. Jusqu’à l’âge de quarante ans il vécu seul dans une petite maison posée sur le sommet d’une colline.

Du toit, constellé de trous, surgissaient pléthores de télescopes primitifs. Il pleuvait dans la cuisine ainsi que dans la chambre à coucher.

Il était grand rêveur et ses songes envahissaient les espaces de la planète vierge.
L’astronomie était son obsession mais l’homme s’ennuyait car ses étoiles étaient bien trop lointaines. Il voulait les toucher, les ressentir, la distance lui était atroce. Peu à peu, il plongea dans une dépression vertigineuse.

Cadenassé dans sa chaumière, il ignorait les pluies d’étoiles filantes et les jeunes météorites qui construisaient la nouvelle terre.

Un jour, frôlant la démence, il fût saisi par une vision : un cercle d’or immense brillait dans son ciel intérieur.

Avec ses silex il tailla un bambou, déroula son papyrus préhistorique et, à la lueur d’un orage, il dessina la Lune.

La Lune n’était alors qu’un délire perdu parmi d’autres délires dans le labyrinthe du champ des potentiels. C’était une illusion imprécise, une transparence. Elle attendait la révélation du désir.

Sur la table du fou la planète morte n’était encore qu’une image ; ses océans sans profondeur, ses cratères sans déchirures et ses montagnes : des seins de transsexuel sans collagène.

L’astrophysicien, expert en efficacité onirique, visualisa l’hologramme de l’astre argenté et le pouvoir du songe matérialisa un volume surprenant. La chose apparut dans le solide. La lune découvrit le sensible de la peau, le trouble d’une rondeur incarnée, le vertige des strates, l’ombre des reliefs, les recoins cachés, la densité de la vie intérieure, l’obscurité d’une face qui fuit le Soleil et le réveil brutal quand l’astéroïde la fracasse. Enfin, nostalgie divine du créateur, le scientifique sorcier offrit l’esprit et la conscience à sa créature.

Alors l’astrophysicien sortit en courant de sa cahute pour savoir si la puissance de son imagination pouvait combler le vide du ciel. Dehors, il poussa un cri muet : la Lune était juste là ou il l’avait imaginé. Majestueuse, elle le dominait, alanguie sur son trône de nuages. Il était heureux : il pouvait presque la toucher.

Dans la nouvelle lumière lunaire, sortant du bois, une femme apparue. Elle était nue, c’était Lilith, la première femme, l’âme de la Lune.

Elle s’approcha de l’astrophysicien, ils s’embrassèrent et, possédés par l’énergie primordiale, ils firent l’amour sans répit.

Des enfants couraient dans tous les sens, la descendance était nombreuse, l’humanité, dans sa splendeur et son innocence, apparaissait et disparaissait et ils se considéraient tous, hommes et femmes, comme les fils et les filles du Soleil et de la Lune.

Harassé par ses prouesses sexuelles continues, l’astrophysicien déséquilibré s’endormit profondément. On le laissa seul afin qu’il retrouve sa force mais son sommeil l’entraînant vers des paysages lointains, bientôt on l’oublia et le temps déposa sur son corps une épaisse couche d’argile et de sable.

L’humanité progressait dans sa science et l’hologramme lunatique tournait autour de la Terre comme la tigresse tourne autour de l’antilope. La Lune, bienheureuse de son existence inattendue, captait les ondes humaines et elle adorait ressentir les myriades de chansons, de poèmes, de contes et de prières qui, chaque nuit, montaient vers elle. Elle se trouvait excitante dans le miroir humain, son narcissisme augmentât brutalement et soudainement, elle connut l’insatisfaction.

Elle voulait plus que des invocations.

Elle voulait la caresse de l’homme.

Dans les replis de sa face cachée elle libéra sa pensée. Elle se centra dans le silence jusqu’au jour ou une brume étrange flotta autour de ses cratères. Alors elle se souvint des techniques de l’astrophysicien déséquilibré, son créateur. Elle éclatât d’un rire invisible, elle relâcha toutes ses tensions et constata qu’une énergie fabuleuse l’habitait.

Elle rêva l’Amérique.

Elle rêva Kennedy, la Nasa et Cap Canaveral. Elle rêva Staline, la guerre froide et Laïka, la pauvre chienne perdue dans son satellite soviétique. Elle imagina Aldrin, Armstrong et Alvin. Elle inventa New York. Sans peur, sans limite, elle osait tout.

Puis, sachant qu’elle possédait le temps, elle attendit avec calme et langueur, la création matérielle de ses songes érotiques.

Une éternité passât mais tout se déroula selon ses plans.

En 1969, les naïfs cosmonautes, ignorant tout du magnétisme sexuel qui les attirait vers la planète jaune, se posèrent, avec la candeur du coléoptère qui s’approche de l’ampoule, sur la peau délicate de l’astre attentif.

La Lune connut son premier orgasme quand Aldrin planta le drapeau américain dans sa chair offerte. Elle jouissait également des milliards de regards qui se tournaient vers elle avec avidité et ravissement.

Mais cet afflux soudain d’énergie dérangea le sommeil de l’astrophysicien déséquilibré. Dans son sarcophage il souleva une paupière mais l’obscurité était si dense qu’il la referma aussitôt. Dans sa prison géologique il grogna, changea de position, un diamant lui blessa le front. Avant de se rendormir, il décida d’explorer d’autres créations et il cessa d’alimenter son rêve de Lune. Alors, la Lune disparut, laissant un nuage d’ombre dans le paysage éclatant d’étoiles. Elle remonta docilement à sa source, l’océan primordial de toutes les potentialités.

L’iris humain était tellement habitué à la vision familière qu’il n’accepta pas l’absence de l’objet d’adoration qui flottait depuis toujours dans son ciel primitif. Le cerveau global recréa le dessin exact de ce qu’il avait toujours connu et projeta dans l’espace l’image parfaite et banale du cercle lunaire.

La différence entre le rêve de l’astrophysicien et l’hallucination collective étant nulle cela ne changea donc rien à rien. D’ailleurs personne ne l’a jamais remarqué et personne ne s’en est jamais plaint. La Lune est dans le ciel, un point c’est tout.