➑ FANFARES SOUS LA PLUIE

Un grand café brûlant dans les mains, Mona, abritée sous la véranda du Sancerre, sur les premières hauteurs de Montmartre, scrutait la rue des Abbesses. Elle frissonnait quand de soudaines rafales de vent l’arrosaient d’eau glacée mais elle ne voulait pour rien au monde rater le début du défilé. Depuis huit heures du matin, la pluie n’avait cessé de tomber. Il pleuvait comme vache qui pisse, comme vache heureuse évidemment, qui d’un jet vigoureux, puissant et clair arrose un parterre de coquelicots sauvages, pas comme une cyborg vache industrielle qui pisse un jet corrosif, puant le stress, la peur, les antibiotiques, les anti dépresseurs, non ! Un jet libre et frais, comme vache heureuse qui pisse.

Juin avait déjà été novembre, juillet  avril mais là, le premier août, pour la journée internationale des fanfares d’amateurs, le ciel avait repris sa couleur noire de mer du nord, Dunkerque sur Montmartre.        Une grande américaine, en short rouge, les mains sur la tête, passa en courant. La rue était un désert humide, seuls les touristes Belges et Allemands, équipés de solides toiles de plastique ou de parapluies immenses, aux couleurs de Mickey et de Pinocchio, attendaient debout, patients et silencieux ; les Espagnols et les Italiens, restés, eux,  dans leurs chambres d’hôtel, faisaient l’amour ou bien, nostalgiques, regardaient des soap-opéras brésiliens, sur de minuscules téléviseurs accrochés au plafond.   Elle avait toujours aimé les uniformes, les déguisements, les défilés militaires, les films de guerre, les westerns, les péplums, et en terme d’agressivité refoulée tout ça était très louche mais là, c’était différent, l’alliance de l’uniforme et de la musique avait quelque chose de pur et d’inoffensif. Depuis qu’elle était  petite, la dignité  dissonante des fanfares l’avait toujours ému, parfois même jusqu’aux larmes.

Quand la première fanfare surgit des hauteurs de la rue Lepic pour s’engager dans la rue des Abbesses, la pluie redoubla d’intensité.Les touristes belges et allemands reculèrent et s’abritèrent  sous les auvents des épiceries arabes qui bordaient la rue.       Les fanfares avançaient lentement. Avec une fierté extraordinaire, les musiciens conservaient une allure lente et posée. La pluie leur imposait une concentration silencieuse, une méditation profonde sur le vide et sur l’absurdité de l’existence. Les partitions, détrempées, glissaient du macadam, vers les caniveaux puis étaient emportées à grande vitesse vers les égouts ruisselants. Les musiciens n’ayant plus l’énergie de s’écouter les uns  les autres, la musique n’en était que plus fausse et plus belle. Les trombes d’eau s’engouffraient dans les orifices béants des hélicons, ou bien débordaient des saxophones, changeant librement la hauteur des sons.     La quatrième fanfare était composée de marimbas en plastique et de xylophones portatifs. La pluie jouait, sur les lamelles, de nouvelles mélodies, une polyphonie étrange, et la musique évoquait soit une cérémonie animiste, un orchestre de pygmées célébrant l’arrivée de la mousson dans les forets du Congo, soit une symphonie contemporaine ou un compositeur décadent aurait demandé aux instrumentistes de jouer toutes les notes dans le sens contraire des  aiguilles d’une montre.         Devant la beauté sauvage du spectacle, Mona tentait de dissimuler sa joie. Pour augmenter sa félicité mais aussi pour soutenir ceux qui subissaient cette épreuve, elle décida de suivre le cortège.

Elle fit glisser son blouson de cuir puis s’en servi comme abri afin de protéger sa longue chevelure noire enroulée en chignon et transpercé de deux baguettes de mikado multicolores qui donnaient au tout une élégance japonaise. Elle ressemblait à un jeune lynx tapi dans l’ombre et de la grotte obscure, seuls émergeaient son nez et ses yeux brillants.

Les rafales de pluie, violentes et chaotiques, plaquèrent immédiatement sa  chemise blanche contre sa poitrine, et sa jupe noire, gorgée d’eau, épousait parfaitement les courbes de ses cuisses et de ses fesses.

    Cette belle jeune femme téméraire, cette vision érotique inespéré, donna à certains musiciens un regain d’énergie, d’autres étaient trop accablés par ce qu’ils estimaient être si ce n’est une punition divine insensée, au moins le début de la fin du monde, le grand dérèglement climatique final qu’on on avait tant mérité.

    Au coin de la rue Yvonne le tac et de la rue André Del Sarte, comme aimanté par la procession, absorbée par les éléments, elle percuta violemment un réverbère. Le choc l’avait sonné, la pluie semblait tomber toujours de plus en plus fort, cette intensité progressive semblait devoir ne jamais cesser, donnant un supplément de force  effrayant, comme une sorte de préparation cacophonique mais efficace à une entrée dans un autre monde

Mona se méfiait de ses penchants mystiques mais dans ces circonstances si particulières, qui rendaient, momentanément, sa magie à Paris, elle décida de laisser libre court à ses visions.

Le défilé des fanfares ne cessait jamais mais pour Mona il n’y avait plus de musique, il n’y avait qu’un brouhaha de boue sonore. Toutefois, peu à peu, les flux de sons disparates semblaient vouloir s’harmoniser. Les crissements des trompettes écrasés, les gémissements de trombones, les bouts de chansons cassés commençaient à vouloir jouer ensemble, à former une symphonie rouillée, comme si tous les instruments étaient des ouvriers métalliques désirant construire une grande maison de tonnerre ou le Dieu Héphaïstos et ses amis cyclopes pourraient jouir de leur orchestre de cymbales, d’enclumes et de tambours d’acier.

         Les sons, comme une parade amoureuse, tournaient les uns autour des autres et, quand ils se frottaient de trop près, cherchant le contact, des notes cristallines , nées du coït sonore, jetaient des gerbes d’étincelles, illuminant l’immense ciel de leurs traces phosphorescentes.

     Puis, comme l’envol d’une troupe d’oiseaux, comme un banc de poissons, les sons, instinctivement, prirent la même direction et la symphonie métallique se transforma en une rivière de gongs, bleue et dorée, qui serpentait lumineusement dans l’espace infinie.

     Mona s’abandonnait à son extase. Elle sentait qu’elle pouvait rester des siècles à suivre le  sublime fleuve de sons et de lumière mais soudain, le flux éclata en milliards de particules d’or qui s’évaporèrent chaotiquement dans les ténèbres cosmiques.

   Elle secoua la tête, se massa la nuque, repris ses esprits, se laissant le temps de revenir tout doucement à la réalité. Elle se détacha du réverbère dans lequel elle était quasiment incrustée, et fit quelques pas dans la rue qui retrouvait sa lumière.

Autour d’elle, l’espoir renaissait car quelques rayons de soleil ambigus illuminaient la grisaille et du ciel blanc ne tombait plus qu’un faisceau de gouttes inoffensives.

    Des hordes de touristes sortaient des bouches de métro et attaquaient l’ascension du Sacré Cœur. La rue Yvonne Le Tac, à une vitesse folle,  fût saturée de familles déambulatoires, d’une foule multicolore qui évitait soigneusement la présence étrange de Mona. Vu de haut on aurait dit un troupeau de gnous s’ouvrir afin de contourner la carcasse sanglante d’une gazelle puis se fermer pour continuer leur voyage aveugle.

    Mona sourit, elle venait de vivre la plus belle expérience musicale de sa vie. Une joie profonde, régulière, large, l’habitait. Elle avait connectée avec la magie sonore. Elle savait qu’aucun Yéhudi Méhuin, aucun Herbert Von Karajan, Richard Clayderman, Duke Ellington ne pourrait jamais rivaliser avec ce qu’elle avait entendu : des fanfares fières marchants sous l’orage, en harmonie avec la pluie et le tonnerre et jouant la musique des dieux…